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Identité et culture II : 3 manières d'habiter une terre

Dernière mise à jour : 19 juin


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Dans sa conférence tenue dans le cadre des Journées Paysannes 2021 intitulée « L’espérance de la terre »[1], Fabrice Hadjadj se propose de penser la crise de l’agriculture comme une crise du rapport au réel, dans la mesure où cette crise serait le signe d’une tendance à l’éloignement toujours plus radical de la terre, littéralement de la réalité incarnée et par la même de l’ordre qui lui est inhérent. C’est dans ce sens que nous évoquions tout à l’heure le cas du paysan qui du fait d’exercer son savoir-faire sur du vivant est dans une disposition plus proche de l’écosystème naturel que celle que nous inculque la technoscience, le paysan s’accordant avec patience au rythme de pousse naturel des aliments, tandis que l’utilisateur d’appareils technologiques, étant quant à lui conditionné par ces artifices qui lui fournissent ses contenus à la demande, est constamment dans la hâte car dans l’anticipation de recevoir tout instantanément. Concrètement, contre la pensée moderne hégélienne qui, partant d’une anthropologie dualiste, postule que l’homme réaliserait sa liberté dans son affranchissement de la terre et de la réalité incarnée pour ne vaquer plus qu’aux choses de l’esprit, sous prétexte qu’il n’y aurait pas d’ordre spirituel dans la terre, celle-ci n’étant que fournisseuse de matériaux pour la production humaine[2], F. Hadjadj réaffirme l’esprit, le logos, l’ordre inhérent à la terre. D’après lui, celui-ci commande à celui qui sait contempler la terre une pensée en accord avec la vérité et un agir en accord avec la justice (ex. la patience vertueuse du paysan), ce qui corrobore au passage l’idée selon laquelle la connaissance intellectuelle part toujours de la connaissance sensible[3]. C’est pourquoi F. Hadjadj appelle à un certain retour à la terre, afin d’y retrouver cet ordre inhérent ou ce qu’il appelle lui-même « l’espérance de la terre », sans doute en référence au fait que cet ordre inhérent à la terre renvoie, par médiation et de manière imparfaite, à l’ordre promis par Dieu à ses fidèles et dans lequel le chrétien ne cesse donc d’espérer[4]. Pour épurer l’idée d’un retour à la terre de fausses interprétations, F. Hadjadj propose trois manières de l’interpréter ou trois modes d’habitation de la terre, dans un ordre ascendant de ce qu’il considère être le moins juste au plus juste. Se faisant, il s’appuie sur des cas concrets de la littérature antique et des Écritures saintes pour illustrer chaque mode d’habitation.

Suivant la hiérarchie qu’établit Fabrice Hadjadj, il y aurait au bas de l’échelle, l’autochtonie, ou l’enracinement, puis la culture, et finalement la justice.

À en croire F. Hadjadj, habiter une terre sous le mode de l’enracinement serait une tradition proprement grecque fondée sur le mythe d’Érichthonios, d’après lequel ce dernier, roi d’Athènes, serait littéralement sorti de la terre des champs de cette cité. Ce mythe vise ainsi à souligner qu’Érichthonios tire la légitimité de son établissement à Athènes de son autochtonie, du fait d’être issu du sol même qu’il habite. Suivant ce raisonnement, c’est le droit du sol qui prime où n’est légitime sur une terre que celui qui y est né. Autrement dit : « chez moi, c’est d’où je viens ». Dans le prolongement de ce raisonnement, on pourrait aller jusqu’à affirmer que plus l’on peut faire remonter dans sa généalogie l’autochtonie par rapport à une terre en particulier, plus l’on est légitime sur cette terre en question. Ainsi, plus l’on serait de souche, plus l’on serait légitime.

Naissance d'Érichthonios : Athéna reçoit Érichthonios enfant des mains de Gaïa, la Terre. Détail de la face A d'un stamnos attique à figures rouges, 470-460 av. J.-C.


Quant à l’habitation sous le mode de la culture, c’est la figure latine d’Énée qui nous permet de la penser. Or Énée, père de la culture latine d’après la mythologie, est un migrant qui, quittant la ville de Troie après que celle-ci est tombée sous domination grecque, s’établit en terre d’Italie sur laquelle il bâtit le Latium. Ainsi, le migrant ne justifie pas son droit de cité du fait d’être né sur le sol qu’il habite, mais plutôt du fait que c’est sur ce sol qu’il cultive ses champs, sa langue, sa culture, son histoire et ainsi s’approprie le territoire. Ici, l’accent est donc mis sur le fait de cultiver sur la terre qu’on prétend habiter. D’ailleurs, ce mode de pensée entre en résonnance avec une certaine pensée de la propriété selon laquelle le véritable propriétaire d’une chose est celui qui la travaille et ce faisant, la connaît en profondeur et peut de ce fait mieux la porter à son aboutissement[5]. Ainsi, suivant ce raisonnement, entre celui qui achète une flûte sans savoir en jouer et celui qui en joue sans l’avoir acheté, c’est le second qui en est davantage propriétaire. En effet, ce dernier possède la flûte dans la mesure où il peut lui faire faire ce qu’il veut qu’elle fasse, dans les limites que lui impose la forme de l’instrument bien entendu (notamment la flûte n’émet que le son d’une flûte et non celui d’une guitare par exemple). De même, on dirait d’une personne possédée par un démon que le démon la possède dans la mesure où il peut lui fait faire tout ce qu’il veut.

Énée s'enfuit de Troie, portant son père Anchise. Statue de Pierre Lepautre, commencée en 1697 et achevée en 1716, Musée du Louvre, Paris.


Enfin, « habiter dans la justice », tel que le formule F. Hadjadj, revient à habiter une terre selon un critère de justice ou plus précisément, d’une juste répartition des terres, qui n’est pas déterminée par l’homme lui-même, mais par une entité divine. Pour penser cette justice, F. Hadjadj part du passage du livre du Deutéronome qui se situe juste après le très précieux Chema Israël[6], le chapitre 6, 10-13 où le Dieu d’Israël invite le peuple hébreu à s’établir sur une terre qu’Il a désignée pour eux, à savoir une terre où il existe d’emblée des villes qu’ils n’ont pas construites eux-mêmes, des arbres qu’ils n’ont pas plantés, en somme une terre sur laquelle ils n’ont pas cultivé.

10 L'Éternel, ton Dieu, te fera entrer dans le pays qu'il a juré à tes pères, à Abraham, à Isaac et à Jacob, de te donner. Tu posséderas de grandes et bonnes villes que tu n'as point bâties,

11 des maisons qui sont pleines de toutes sortes de biens et que tu n'as point remplies, des citernes creusées que tu n'as point creusées, des vignes et des oliviers que tu n'as point plantés.

12 Lorsque tu mangeras et te rassasieras, garde-toi d'oublier l'Éternel, qui t'a fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude.

13 Tu craindras l'Éternel, ton Dieu, tu le serviras, et tu jureras par son nom.[7]


D’après ce modèle, les Hébreux n’ont a priori aucune légitimité sur la terre qui leur est assignée par Dieu, du moins aucune qui ne soit fondée sur le droit du sol ou d’appropriation par la culture que nous venons de voir. Par contre, la terre est vue ici comme un don gratuit de Dieu, fait par Lui selon sa Volonté, selon sa justice et sa Miséricorde, selon donc un ordre qui dépasse tout type de justice humaine. De sorte que suivant ce modèle, l’attachement à une terre pourrait se justifier par une promesse que nous aurait faite un Dieu miséricordieux de nous établir sur cette terre sans que nous le méritions particulièrement, une promesse que l’on discernerait comme un appel.

La Caravane d'Abraham (Départ d'Abraham pour Canaan suite à l'appel de Dieu), James Tissot, 1896-1902 Musée juif (New York)


Or d’après la tradition biblique, le temps de la promesse est suivi par l’institution du Chemitta ou autrement dit le Shabbat de la terre. Un temps où, d’après Lévitique 2, la terre est appelée à être laissée en friche, et cela tous les sept ans, de même que, par analogie, l’homme est appelé à se reposer le septième jour de la semaine.

1. L’Éternel parla à Moïse sur la montagne de Sinaï, et dit :

2. Parle aux enfants d’Israël, et tu leur diras : Quand vous serez entrés dans le pays que je vous donne, la terre se reposera : ce sera un sabbat en l’honneur de l’Éternel.

3. Pendant six années tu ensemenceras ton champ, pendant six années tu tailleras ta vigne ; et tu en recueilleras le produit.

4. Mais la septième année sera un sabbat, un temps de repos pour la terre, un sabbat en l’honneur de l’Éternel : tu n’ensemenceras point ton champ, et tu ne tailleras point ta vigne.

5. Tu ne moissonneras point ce qui proviendra des grains tombés de ta moisson, et tu ne vendangeras point les raisins de ta vigne non taillée : ce sera une année de repos pour la terre.

6. Ce que produira la terre pendant son sabbat vous servira de nourriture, à toi, à ton serviteur et à ta servante, à ton mercenaire et à l’étranger qui demeurent avec toi,

7. à ton bétail et aux animaux qui sont dans ton pays ; tout son produit servira de nourriture.

8. Tu compteras sept sabbats d’années, sept fois sept années, et les jours de ces sept sabbats d’années feront quarante-neuf ans.

14. Si vous vendez à votre prochain, ou si vous achetez de votre prochain, qu’aucun de vous ne trompe son frère.

15. Tu achèteras de ton prochain, en comptant les années depuis le jubilé ; et il te vendra, en comptant les années de rapport.

35. Si ton frère devient pauvre, et que sa main fléchisse près de toi, tu le soutiendras ; tu feras de même pour celui qui est étranger et qui demeure dans le pays, afin qu’il vive avec toi.

36. Tu ne tireras de lui ni intérêt ni usure, tu craindras ton Dieu, et ton frère vivra avec toi.



Autrement dit, le Chemitta renvoie à un temps qui suit celui du don, un temps où les Hébreux seront appelés à laisser reposer les terres qu’ils ont reçues et par la même à s’en déposséder, du moins en partie, pour permettre ainsi à d’autres, notamment les pauvres et les étrangers, de se l’approprier et d’y cultiver à leur tour, selon leur juste droit. Ce qui suggère précisément que le Shabbat de la terre est institué notamment en vue d’une nouvelle répartition des terres. Ainsi, il semblerait que cette justice divine d’après laquelle Dieu offre une terre à un peuple se prolonge dans le don que ce dernier est appelé ultimement à faire à son tour en léguant gratuitement cette terre, ou un bout de celle-ci (notamment la moisson excédante), au pauvre et à l’étranger, à l’exemple du don initial qui lui a été fait par Dieu. Cet ordre de la justice divine suggéré par les Écritures se reconnaît à plusieurs niveaux :

  • Premièrement, dans le passage du Deutéronome susmentionné, Dieu exhorte les Hébreux à ne pas oublier qu’ils ont eux aussi été étrangers et esclaves dans le pays d’Égypte duquel Il les a délivrés, sans doute afin de les avertir contre l’ingratitude. D’ailleurs ce rappel du temps de l’esclavage sous Pharaon est réitéré à plusieurs reprises dans l’ensemble du chapitre 6 du Deutéronome. Or, le don que le premier bénéficiaire des terres est amené à faire à son tour à l’exemple du don initial reçu est précisément le geste par lequel ce dernier reconnaît la grâce qui lui a été faite, en reconnaissant notamment que la terre qu’il a reçue en premier est un don qui peut être repris et non que cette terre lui revient indéfiniment de bon droit. De plus, en donnant gratuitement, le Juif tente d’imiter la miséricorde divine et ainsi tente de se rendre semblable à Dieu conformément à sa vocation à la sainteté.

  • Deuxièmement, en spécifiant l’étranger et le pauvre comme héritier légitime des terres, ce passage établit implicitement un critère de justice. En effet, ici est suggéré comme étant juste le fait d’accorder à chacun la possibilité d’être libre, en l’occurrence, d’accorder à chacun au moins une terre et les moyens d’y cultiver, pour que l’on puisse cultiver par soi-même et en toute autonomie ses moyens de subsistance et sa culture.

  • Finalement, l’ordre de la justice divine dans la transmission des terres à l’étranger et au pauvre ne se comprend pas que du point de vue du pauvre ou de l’étranger qui revendiquerait son droit à l’autonomie, mais aussi du point de vue du premier bénéficiaire du don. En effet, dans la mesure où la culture d’une terre peut déboucher sur une moisson et une extension qui atteignent des proportions qui sont telles que son propriétaire ne peut plus cultiver cette terre tout seul sans perdre un contact incarné avec celle-ci, il fait sens pour lui de la céder à un tiers, sans quoi par la perte du contact avec la terre il perd sa proximité au réel. De fait, force est de reconnaître qu’une extension indéfinie des terres peut être disproportionnée à la capacité d’une personne ou d’un peuple de posséder et d’user de cette terre, du moins si l’on reconnaît, comme nous avons tenté de le suggérer plus haut, que n’est propriétaire que celui qui travaille ce dont il prétend être le propriétaire. Or, comme il a été évoqué au départ, cette perte de contact avec la terre et par la même l’éloignement du réel est précisément ce que redoute F. Hadjadj dans la crise agraire et qui l’incite à inviter à un retour à la terre.

En somme, habiter dans la justice suggère une pensée de l’habitation où les conditions sont telles que chacun est libre, c’est-à-dire peut posséder une terre, avoir de quoi vivre et de quoi cultiver soi-même. Autrement dit, c’est le souci de nourrir et de partager les nourritures qui devrait déterminer la répartition des terres. Enfin, pour clôturer le propos, l'enjeu est de suggérer que dans son rapport à la terre, le paysan ou celui qui ne se détache pas indéfiniment de la terre reconnaît que celle-ci porte en soi un ordre dans lequel il discerne notamment les diverses dimensions de la justice que nous venons de soulever : Dieu assigne une terre vouée à être léguée dans un second temps au pauvre et à l’étranger, au nom de leur droit à la liberté et pour toujours assurer une proximité physique à la terre qu’on cultive en limitant son extension.


[1] Hadjadj, Fabrice, « l'Espérance de la terre » (conférence), Journées Paysannes 2021, URL : https://youtu.be/Lr8nWarXJCs [2] Dans cet ordre d’idée, l’agriculture serait au bas de l’échelle des métiers du fait de son degré d’attachement à la terre dans l’exercice du métier, tandis que le financier ou le marchant, plus mobile et cosmopolite pour la réalisation de ses transactions, serait de ce fait moins dépendant de la terre et par ailleurs plus disposé à la parole et à la pensée du fait des échanges et des relations éthiques qu’impliquent ses transactions. [3] Voire note 34 [4] Voire « La puissance révélatrice d’identité » p. 5 [5] Hadjadj, Fabrice, Philosophie de l’art et de la technique (cours régulier), op.cit. [6] Deutéronome 6, 4-9 ; passage duquel découlent les conceptions théoriques et applications pratiques fondamentales du judaïsme. [7] Deutéronome 6, 10-13

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