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Le Paradoxe de l'Amour Propre

Dernière mise à jour : 1 oct. 2021

Comment la pensée positive finit par entraver notre propre développement.


La veille de mon premier jour d’école, mon père me donna un précieux conseil. “L’école, c’est simple” disait-il. “Tout ce que tu as à faire, c’est écouter attentivement tout ce que tes professeurs disent. Dès que tu ne comprends pas quelque chose, tu lèves la main, et tu poses ta question jusqu’à ce que tout soit parfaitement clair. Promets-toi chaque jour de ne rentrer à la maison qu’une fois que tu as tout compris. Suis cette méthode et tu verras : tu n’auras même pas besoin de réviser”.


Mon père savait définitivement comment s’adresser au petit paresseux qui m’habitait. “Attends, même pas besoin de réviser ? me disais-je. Je pourrai passer mon temps libre à jouer à GTA ?!” Et puis, à tout juste sept ans, si notre père dit quelque chose, c’est sûrement la vérité absolue, n’est-ce pas ? C’est ainsi que je suivis son enseignement au pied de la lettre. Et ce, des années durant.


Durant mon adolescence, cette attitude se transforma en scepticisme. Je développai le réflexe de douter de tout ce qu’on me disait. Je cherchais la petite bête, comme on dit. Sans même le vouloir, mon cerveau se mettait à la quête d’incohérences dans les discours de mon entourage et de mes professeurs.


J’étais rarement d’accord avec les gens, y compris avec moi-même. Dès qu’une idée finissait par me persuader, je m’en méfiais immédiatement, et me mettais à la recherche de ses failles par pur plaisir du débat.


Cet esprit de contradiction me valut tantôt des rapports tendus avec mon entourage, tantôt d’avoir l’air d’un mec insupportable en public. Et pourtant, j’ai décidé de continuer à le cultiver car il m’était très bénéfique.


Penses-y : seuls les arguments extrêmement robustes persistent face à un tel acharnement. À force de défier sans cesse les idées qu’on me présentait, je parvenais à en retenir uniquement les meilleures.


Comme un sculpteur qui travaille son bloc de marbre jusqu’au moindre détail, je pense qu’il est nécessaire de tailler une idée sous tous ces angles avant d’y croire. Sans quoi, nous fondons nos croyances sur des blocs difformes, jusqu’au jour où ils finissent par s’écrouler. Je me bâtissais donc un bloc de connaissances solide qui allait devenir très utile par la suite. Petit à petit, certes, mais sans ne jamais rien laisser au hasard.

“Nul besoin d’un cerveau pour être d’accord. Il suffit d’avoir une moelle épinière” — Didier Raoult, Médecin français

Cependant, je réalisai que plus je grandissais, et plus cette attitude semblait gêner mes camarades de classe, voire dans certains cas, mes professeurs. Plus le temps passait, et plus la question brûlait en moi : si mon attitude était si bénéfique, pourquoi dérangeait-elle ?


Parce que personne n’aime exposer son ignorance au grand jour.

 

Le paradoxe de l’amour propre


Ma mère grandit au sein d’une famille relativement modeste dans un petit village au nord du Portugal. Enfant, elle devait s’occuper de ses cinq petits frères, ce qui l’obligea à quitter l’école très tôt. “Moi, je ne posais jamais de questions en classe” me racontait-elle. “Je n’aime pas poser des questions. En fait, j’ai l’impression que les autres comprennent tout, et j’ai peur de passer pour une conne. Je ne veux pas déranger les autres. Je ne veux pas qu’ils croient que je suis bête”.


Bingo.


Suite à cette prise de conscience, je commençai à m’apercevoir de certains comportements révélateurs. Assez curieusement, les collègues qui me taquinaient étaient les mêmes qui venaient me poser des questions avant l’examen. Pendant l’heure de cours, il m’arrivait même qu’un camarade me demande de poser une question au professeur à sa place.


“Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ?”, lui demandais-je. “Allez, s’il-te-plaît, on a l’habitude avec toi” me répondait-il avec un rire nerveux.


Quand on y réfléchit, c’est évident : poser une question revient au mieux à admettre qu’on ne comprend pas, et au pire à se retrouver face à sa propre ignorance. Contredire une autorité (ici : le professeur), c’est prendre le risque de se faire recadrer publiquement.


Si notre estime personnelle est ce qu’il y a de plus important pour nous, à quoi bon prendre la parole ? Si ce qui compte le plus, c’est ce que nous croyons être, et non pas ce que nous sommes réellement, alors pourquoi prendre ce risque ?


Précisément pour devenir moins ignorant.


C’est ce que j’appelle le paradoxe de l’amour propre. Dans tous les domaines de notre vie, nous nous retrouvons face au dilemme suivant :

  1. Refuser notre ignorance et stagner

  2. Accepter notre ignorance et progresser

Dans tous les cas, nous sommes ignorants. Mais nous avons le choix entre stagner en ayant l’air compétent, ou progresser en ayant l’air ignorant. Quoi que nous fassions, nous ne pouvons pas échapper à ce dilemme, car seules les situations qui exposent notre ignorance nous permettent de nous en délivrer.


La sagesse populaire suggère que les enfants apprennent si vite car leurs cerveaux sont bien plus flexibles que ceux des adultes. Mais que penses-tu de l’idée suivante :

Plus que des caractéristiques physiologiques, la plus grande différence entre un enfant et un adulte est leur attitude respective face à leur propre ignorance. Alors que la bêtise infantile est tolérée, voire encouragée pour sa mignonitude, la bêtise adulte est généralement méprisée, voire humiliée.

Pour cette raison, l’enfant rit de ses erreurs, alors que l’adulte s’abstient d’en faire. L’enfant développe son savoir et ses compétences, pendant que l’adulte reste paralysé par sa peur.


Pour motiver leurs étudiants à participer en classe, les professeurs véhiculent souvent le principe selon lequel “il n’y a pas de question bête.” Et si nous faisions le contraire ? Si nous admettions une fois pour toutes qu’il n’y a que des questions sont bêtes ? Que c’est justement l’essence d’une question, que d’être bête ?


L’essence d’une question réside dans le fait qu’elle articule notre ignorance dans le but de devenir moins bêtes. Et si nous abandonnions enfin notre refus de l’ignorance ? Une fois pour toutes, affirmons-le fièrement : nous sommes tous bêtes, et c’est très bien ainsi.

 

La positivité toxique


A force de suivre le conseil de mon père, j’obtins à travers toute ma scolarité de brillants résultats. Et ce, jusqu’au niveau universitaire. Mais ironiquement, en tant que jeune adulte, je finis par tomber dans le piège de l’amour propre.


On me répétait si souvent à quel point j’étais intelligent que je finis moi-même par y croire. En d’autres termes, je finis par emprunter la voie numéro 1. du dilemme (refuser ma propre ignorance), après avoir vécu toute mon adolescence suivant la voie numéro 2 (accepter ma propre ignorance).


“Excellent !” s’écrierait un adepte de la pensée positive. Mais au-delà du narcissisme évident que promeut ce courant de pensée, me penser en termes positifs devenait en réalité une lourde entrave à mon développement. Je perdais patience au bout de mon deuxième cours de guitare. Je m’énervais chaque fois que je me retrouvais face à des aliments que j’ignorais comment cuisiner.


Alors que je me percevais comme exceptionnellement bon, cette positivité toxique me rendait anxieux face aux situations qui, justement, étaient essentielles à mon développement. Pour comprendre ce phénomène, rien n’a d'égal la célèbre phrase de la Lettre aux Corinthiens, dans le Nouveau Testament :

“Et si le Christ n’est pas ressuscité, alors notre foi est vaine.” — Saint Paul de Tarse, Apôtre de Jésus

En d’autres termes, admettre que Jésus Christ n’est pas ressuscité reviendrait à dire que la foi chrétienne ne mène à rien, et par extension, qu’être chrétien ne signifie rien. Pour cette raison, un Chrétien a tout intérêt à protéger le mythe de la résurrection, sans quoi tous ses sacrifices n’auraient plus aucune valeur.


De la même façon, qu’elle soit légitime ou non, bonne ou mauvaise, nous faisons tout notre possible pour protéger notre identité car elle donne du sens à notre vie. Elle justifie notre existence, d’autant plus lorsque les efforts que nous avons consentis en son nom sont importants.


Puisque mon identité personnelle s’articulait autour de ma supposée intelligence, je me mis à éviter toutes les situations qui me rappelaient à quel point je peux être ignorant. Afin de préserver mon identité, je fuyais tout ce qui menaçait la perception que j’avais de moi-même.


Ainsi s’appliquait le paradoxe de l’amour propre : je demeurais un piètre guitariste, et même mon chat ne voulait pas de ma cuisine. En réalité, la positivité toxique me rendait de plus en plus fragile. De plus en plus vulnérable aux situations qui remettaient en question mon identité.


En refusant de reconnaître ma propre ignorance, je me condamnais à demeurer prisonnier de celle-ci.


Lorsque l’amour propre se transforme en positivité toxique, il nous entraîne dans un cercle vicieux qui, comme une camisole de force, nous paralyse dans une identité immuable.


Mais alors, que faire ?


Quand une habitude produit des résultats indésirables, il peut être judicieux de s’intéresser à son parfait opposé. Dans un monde où la fascination de l’amour propre nous pousse sans cesse à nourrir notre identité, quoi de plus appétissant que de s’en défaire complètement ?


Peut-être la porte de sortie se cache-t-elle dans l’antithèse de l’amour propre : l’humilité.

 

Le singe qui parle


Quand l’amour propre feint de savoir, l’humilité pose une question. Là où l’amour propre nous pousse à protéger notre identité, l’humilité la réduit à néant.


En acceptant de faire chemin avec notre propre ignorance, l’humilité nous donne le pouvoir d’avancer en présence de l’inconnu. L’amour propre, lui, n’avance qu’en terrain connu par peur de rencontrer son ignorance.


C’est pourquoi l’amour propre nous enferme sur nous-mêmes, alors que l’humilité nous ouvre au monde. Si le premier était un vieillard recroquevillé, la seconde serait un enfant en pleine croissance. L’amour propre nous rapetisse, alors que l’humilité nous fait grandir.

Sans aucun doute, l’humilité se trouve parmi les vertus les plus admirées par le commun des mortels. Les grands inventeurs, entrepreneurs, athlètes et artistes partagent dans leur grande majorité ce trait que nous avons tant de mal à définir.


Demande à un passant de le faire et il répondra probablement qu’il s’agit de la capacité à être grand tout en se disant petit.


Cette conception de l’humilité ne m’a jamais satisfait. Durant des années, j’ai associé l’humilité à une forme d’hypocrisie. J’avais le sentiment qu’il s’agissait d’une ruse pour obtenir la sympathie des autres. Non seulement ces gens voulaient être admirés pour leur compétence, mais aussi pour leur prétendue simplicité.


Paradoxalement, l’humilité sonnait à mes oreilles comme le comble de l’orgueil, jusqu’au jour où je découvris de quoi il s’agissait vraiment.

“L’humilité, ce n’est pas penser moins de soi, mais penser moins à soi.” — Rick Warren

Contrairement à ce que nous enseigne la pensée positive, l’humilité nous encourage à penser moins à nous-mêmes. Elle nous rappelle que ce qui compte, ce n’est pas ce que nous pensons être, mais ce que nous sommes réellement.


Les grands de ce monde ne gagnent pas notre admiration pour ce qu’ils pensent être, mais pour ce qu’ils s’efforcent de devenir. Bien que leur humilité représente une vertu morale à nos yeux, elle leur est bien plus utile que ça. Avant d’être humbles pour les autres, ils sont d’abord humbles pour eux-mêmes.


En réduisant l’emprise de leur identité, ils deviennent infiniment moins vulnérables aux situations qui exposent leur ignorance. En étant conscients de leurs propres limites, ils s’offrent constamment l’opportunité de progresser. Leur humilité est la clé de leur confiance, car en accueillant l’éventualité de se tromper, elle leur permet d’avancer en présence de l’incertitude.


C’est pour cette raison que les grands sont humbles. Ou plutôt : c’est parce qu’ils sont humbles qu’ils deviennent grands.

 

Depuis plus d’une décennie, l’industrie du développement personnel t’invite à penser à toi en termes positifs, de façon à façonner un amour propre qui te permettrait de gagner confiance en toi.


En suivant ce paradigme, tu t’es construit une identité déconnectée de la réalité et par conséquent, très vulnérable aux situations qui la remettent en question. Tu te vois donc dans l’obligation d’éviter ces circonstances afin de protéger la conception que tu as de toi-même. Paradoxalement, en évitant les situations nécessaires à ton développement, tu demeures dans la médiocrité.


Dès aujourd’hui, je t’encourage donc à penser moins à toi. Si tu dois émettre un jugement à ton égard, considère-toi simplement comme un singe qui parle, car c’est ce que tu es véritablement.


Ni plus, ni moins.


Ce faisant, tu te libéreras du poids que ton identité t’imposait. En acceptant ton ignorance, tu cesseras d’avoir peur de celle-ci. En accueillant l’humilité, tu arrêteras de croire, et tu commenceras à devenir.


Dès à présent, soyons bêtes, et fiers de l’être.

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