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Notes de la conférence sur "le Prof élève" donnée par Jean-Paul Fragnière

Dernière mise à jour : 9 mai



Cette conférence s'est déroulée dans le cadre d'une collaboration entre l'Académie de Philosophie du Collège Saint-Michel et le cycle du conférence sur la "crise de l'autorité", organisé par l'Institut interdisciplinaire d'éthique et des droits de l'homme et le Département des sciences de la foi et des religions de l'Université de Fribourg. Elle a eu lieu le 29 mars 2022 à l'Université de Fribourg et le texte ci-dessous en présente une synthèse sur la base mes notes personnelles.


Annonce de l'événement : « Prof, pourquoi enseignes-tu ce que tu enseignes ? Qui est-il, cet apprenant que l'on ne peut plus appeler élève ? Élève, qui es-tu ? Élève, qu'as-tu à devenir ? Es-tu le seul à le savoir ? Le seul à pouvoir le savoir ? Puis-je le savoir, moi, le Prof ? Suis-je autorisé ? Vous l'aurez deviné, cette causerie aimerait interroger de façon partielle et partiale la relation pédagogique dans le contexte de nos démocraties égalitaristes et émancipatrices. Jean-Paul Fragnière, professeur émérite de philosophie au Collège Saint-Michel, Fribourg, après plus de 40 ans d'enseignement. »


Si nous sommes dans une crise de l’autorité, alors nous sommes dans une ère de changements mais aussi d’opportunités. Arendt, dans les années soixante, proclame déjà que l’autorité a disparu du monde moderne tandis que Alain Renaud, dans les années huitante, loue cette Fin de l’autorité dans son ouvrage éponyme. Son ouvrage soutient avec vigueur les idéaux démocratiques et l’idée d’une autorité purement contractuelle. Renaud soutient qu’il faut remplacer la hiérarchie par une logique du consentement, de la discussion. Il faut passer selon lui « de l’argument de l’autorité à l’autorité de l’argument ». Deux espaces sont épargnés de cette transformation à son avis : la famille et l’école.


Aujourd’hui, nous pouvons classer les thèses contemporaines sur la place de la politique dans la société de trois façons, en fonction des postures qu’elles soutiennent :

  1. Le retour de l’autorité : posture réactionnaire

  2. Le maintien de l’autorité : posture conservatrice

  3. La destruction de l’autorité : posture progressiste

M. Fragnière ne se range pas dans l’une de ses trois positions car il estime qu’il faut d’abord éclaircir la notion d’autorité, notion qui se révèle justement pleine de mystère. S’il lui semble impossible de définir clairement la notion d’autorité, il propose au moins d’en discerner les contours en commençant par reprendre certains extraits d’un article de Paul Ricœur de 1995, du Bulletin de liaison des professeurs de philosophie de l’académie de Versailles. Dans cet écrit, Ricœur relève, comme ses confrères et consœurs, que l’autorité a mauvaise presse et qu’il lui semble difficile mais nécessaire d’offrir un plaidoyer pur et simple pour l’autorité. Il s’exécute donc en distinguant trois aspects qui lui semblent constituer le « cœur opaque de l’idée d’autorité » :

1. L’extériorité : Selon Levinas, c’est de l’autre que nous vient l’injonction de ce qu’il nomme l’appel à la responsabilité. […] Répondre à l’attente de l’autre : quelqu’un compte sur moi, compte que je tiendrai ma promesse, et m’y aide en m’y obligeant. (Ricoeur, 1995)


Pour illustrer son propos, M. Fragnière propose de considérer l’image antithétique de cette idée d’extériorité qu’il trouve dans la notion d’autonomie kantienne. Kant distingue le fait d’être « mineur » de la « majorité ». La minorité désigne le statut de l’être qui n’est pas en charge de son propre entendement ou de sa propre conscience. Kant dit qu’il est « si commode d’être mineur » en désignant toutes ces personnes qui payent pour que d’autres se chargent de leur conscience et de leur entendement. La majorité, au contraire, est celle d’un sujet devenu « autonome » au sens de auto (soi) et nomos (règle). Celui qui est autonome est celui qui est à soi-même la source de ses propres règles, ce qui lui permet de formuler comme d’embrasser consciemment des maximes universelles. Il faut donc chercher à être à soi-même son propre entendement, tâche exigeante qui demande du courage face aux doutes et au confort d’une vie dans la minorité. D’où la célèbre injonction : Sapere Aude, oser savoir. Le savoir requiert de l’audace.


En ce sens, dans cette vision typique des Lumières, tout ce qui n’est pas autonomie est stricto sensu dépendance, une notion qui englobe à leurs yeux tant la liberté que la notion d’indépendance/d’autonomie. Avec Levinas, nous pouvons observer une rupture avec les Lumières, il n’est plus question de la recherche de la qualité de l’autonome mais de celle de la responsabilité, la « capacité de répondre de ses actes », au sens étymologique du terme. Pour Levinas, la qualité de l’être responsable, c’est d’être en mesure de répondre à l’attente de l’autre. Cette rupture avec les Lumières se joue donc sur le plan de l’indépendance, désormais abolie par le constat de l’appel d’autrui, mais n’affecte en rien la liberté possible de l’individu.


2. La supériorité : Une expérience de la conscience morale qui trouve son expression dans diverses figures d’autorité. L’autorité se figure. Elle prend figure dans les maîtres grecs de sagesse, dans les maîtres juifs de justice ; pour généraliser, on peut dire qu’il n’y aurait probablement pas de vie morale sans l’exemplarité de grands témoins de la vie morale. (Idem)


En guise d'exemple de figuration de l’autorité inspiré par l'actualité, nous pouvons imaginer que les soldat·es ukrainien·nes sont probablement partiellement inspiré·es par l’attitude engagée de leur président. Arendt dit dans un ouvrage quelque chose comme « dès que nous commençons à argumenter, nous ne sommes plus dans un rapport d’autorité mais d’égalité », ce qui signifie qu’il y a quelque chose dans l’autorité qui ne peut s’établir par la pure argumentation rationnelle. L’autorité présentant une forme de hiérarchie, il est contradictoire de penser qu’elle peut être construite uniquement dans un processus égalitaire rationaliste. C’est pourtant cette dernière approche qui est désignée comme le nouvel idéal éducatif, un idéal égalitaire et de persuasion.


Si nous considérons l’étymologie du terme « autorité », nous remarquons qu’elle désigne la « capacité à faire grandir ». Or, pour être effective, cette capacité à grandir ne peut être forcée ; elle doit être suscitée ! De ces observations, nous pouvons voir apparaître une forme de désir de reconnaissance de l’autorité, condition nécessaire essentielle à sa réalisation. En effet, qu’importe la finesse de la rhétorique et la richesse des arguments, l’autorité ne sera jamais respectée si l’élève ne veut rien entendre. Et dans les cas de figure où l’autorité est forcée, alors nous ne serons plus dans un rapport d’obéissance – où la liberté est présente à travers le choix volontaire – mais dans un rapport de soumission – où la liberté disparaît face à la contrainte. L’obéissance implique une reconnaissance mutuelle d’un rapport de supériorité tandis que la soumission force une reconnaissance univoque d’un rapport de supériorité. En ce sens, l’autorité – qui pour Levinas représente une « hauteur d’où vient le langage » ne conquiert pas mais « ouvre un monde », permet une figuration, rend la norme désirable. Et pour rendre la norme désirable, il faut faire preuve d’une certaine exemplarité, toujours plus difficile à l’heure où le corps enseignant concourt dans une lutte perdue d’avance contre les stratégies marketing d’une économie qui ne cesse de renouveler les tendances « exemplaires » à sa guise.


3. L’antériorité : Nous ne pouvons en effet jamais être sûr·es du moment de la naissance d’une norme. Nous pouvons nous révolter contre des règles, nous pouvons aussi les changer – et cela est essentiel au caractère historique qui est la contrepartie de ce qui vient d’être dit sur la pérennité –, mais d’abord il y a héritage, d’abord il y a dette. Nous touchons là à un étrange paradoxe qui nous conduit au cœur de la difficulté : il y a toujours une loi avant la loi. Avant les lois, il y a la Loi, c’est-à-dire tout l’ensemble du champ symbolique constitutif de notre humanité et qui, à ce titre, rend la loi toujours antérieure à elle-même. (Idem)


Complément à l’exemplarité qui fait la supériorité qui fait l’autorité, l’antériorité est la troisième dimension qui façonne l’autorité et lui donne une origine. Levinas dit justement que l’appel de l’autre est l’appel d’un autre qui me précède. La dette, c’est la culture, la tradition, la langue, etc. La figure d’autorité, pour être exemplaire, doit avoir une certaine maîtrise de cet héritage, en présenter une figure exemplaire de cette antériorité que l’élève doit 1) recevoir pour 2) la penser à son tour, la contester et la changer si nécessaire. Pour cela, il est toutefois impératif que l’élève requière l’héritage afin d’éviter les formes d’arbitraire ou d’autoritarisme.


Concluant sur ces trois points, nous pouvons donc voir que l’autorité est avant tout fondée en dehors du maître, dans la reconnaissance de l’élève, dans une relation construite avec celui ou celle-ci. Platon, commentant l’allégorie de la caverne socratique, indique que pour éduquer, il faut savoir exercer une certaine force, à force de questions. « L’éducation, c’est la conversion de l’âme, l’art d’indiquer la bonne direction », dit-il. Levinas, à son tour, souligne une partie de ce discours lorsqu’il dit que la maïeutique n’enseigne rien si ce n’est « à sortir du discours solitaire ».


L’autorité est donc une notion complexe qui ne semble se réaliser correctement que dès qu’une relation se construit. Ce constat offre nombre d’éléments de réflexion pour une observation de la société actuelle et de ses mœurs à l’aune de ce qui vient d’être évoqué.

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