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Traditions : un dialogue, au présent, entre passé et futur



Ce texte présente une version plus développée de la synthèse du café-philo du 1er mai 2022. La synthèse en version courte est disponible dans la section Forum du site ou via ce lien. Les traditions font partie de toute culture, de toute religion, de toute communauté. Toujours en relation au passé duquel elles émanent et tirent leur ancrage, certain·es perdurent d’année en année, tandis que d’autres disparaissent au fil du temps. Toutes semblent toutefois se transformer et évoluer continuellement.


Nous aussi, nous évoluons. Et nous évoluons en rapport à notre environnement et donc aussi, vraisemblablement, en rapport aux traditions qui nous entourent. Mais comment les traditions, qui semblent appartenir au passé, nous permettent d’évoluer en tant qu’individus face à un monde toujours nouveau, aux défis toujours renouvelés ?


Pour y répondre, il nous faut commencer par relever des traits communs qui caractérisent les traditions. Tout d’abord, celles-ci semblent marquées par un certain aspect formel, souvent de l’ordre du sacré. Qu’il s’agisse d’un événement en soi comme Noël ou la fête de Carnaval ou d’une coutume faisant partie d’un événement comme les biscuits de Noël ou le fait de ne pas travailler pendant le shabbat, il y a toujours des gestes, des rites, des pratiques codifiées qui se perpétuent à chaque occurrence de la tradition.


Ce caractère de perpétuation est aussi important dans les traditions. Les traditions ont un caractère cyclique : les anniversaires rappellent chaque année la naissance ou la mort de quelqu’un·e, les mariages célèbrent deux personnes qui, à leur tour, s’unissent pour le meilleur et pour le pire, la Bénichon marque la fin des récoltes, le Carnaval fête la fin de l’hiver, etc.


Un mot sur le mot, aussi. Dans « tradition », on trouve la racine latine traditio dérivée du verbe tradere qui signifie « transmettre ». En effet, les traditions semblent constituer des moments de transmission, d’une génération à l’autre – des parents aux enfants mais aussi parfois d’un soi passé à un soi présent, lors d’un anniversaire par exemple. C’est peut-être là un critère qui nous permet de distinguer les traditions des simples pratiques maintenues par conservatisme mais qui nous paraissent vide de sens. Il y a effectivement des traditions que nous maintenons par habitude mais qui, pour ainsi dire, « sonnent creux ». Serait-ce justement parce que ces traditions n’ont plus rien à dire, plus rien à nous transmettre ?


L’idée de transmission semble importante car elle souligne plusieurs composantes essentielles aux traditions. Puisqu’il faut toujours plus d’une personne pour que quelque chose soit transmis, elle rappelle tout d’abord qu’une tradition implique une communauté. Une communauté, intergénérationnelle qui plus est puisque les traditions, nous l’avons dit, s’ancrent dans le passé. Ensuite, cette idée de transmission nous invite à nous demander comment le message d’une tradition est transmis, à savoir essentiellement par l’oralité, par des discours et des gestes qui s’incarnent dans une langue et une pratique communes, témoignages d’une culture partagée. Par conséquent, il faut donc, pour que le message soit transmis, que la tradition soit vraiment vécue. Vécue comme un moment de partage et d’échange, comme un moment de transmission. Cycliques comme nous l’avons dit, les traditions surviennent régulièrement pour interrompre le cours de notre vie quotidienne. Elles nous arrachent à nos projets et nos problèmes pour nous ramener à un moment qu’il s’agit de marquer, à des valeurs qu’il s’agit de rappeler.


Des valeurs, justement. C’est cela que nous transmettent avant tous les traditions. (C’est d’ailleurs cela qui distingue les traditions des habitudes.) Les traditions sont porteuses d’ensemble de valeurs qui, comme la culture dans laquelle s’inscrit la tradition, évoluent avec le temps, dialoguant sans cesse avec un nouveau contexte dans lequel la tradition se voit actualisée, au risque de disparaître. Les valeurs que porte une tradition sont sa raison d’être. C’est d’ailleurs pour cela chaque tradition possède ses histoires, ses mythes, ses anecdotes, ses explications sur la raison de tel acte ou de tel geste.


Ces valeurs sont, pour les préciser, symboliques car elles renvoient toujours à une grande « idée générale » comme le fait d’être en famille, le cycle de la vie, l’amour, la célébration de l’existence, etc. Les traditions nous rappellent, nous mettent face à quelque chose qui nous touche et nous dépasse. A travers la pratique et son discours, elles symbolisent un ensemble de valeurs pour nous rappeler leur importance et leur présence dans notre quotidien. Par exemple, le shabbat a pour but de rassembler la famille et de marquer un temps de repos et de calme, rompant avec la semaine dans laquelle ces valeurs ­– la famille, le repos, le calme – sont présentes mais s’étiolent face au rythme du travail et de la vie sociale.


Plus qu’un simple reflet augmenté de notre existence, les valeurs d’une tradition tirent leur symbolique à partir de l’héritage d’expériences, de mythes et de pratiques que nous associons à la tradition et auquel nous nous associons en faisant interagir les valeurs découlant de cet héritage avec celles que nous avons héritées de notre parcours de vie et de nos expériences quotidiennes. C’est pour cela par exemple que les agriculteur·rices sont plus sensibles que la moyenne fribourgoise à des fêtes comme la Poya, et ce d’autant plus s’iels possèdent une exploitation qui s’est transmise de génération en génération.


Cette réflexion nous éclaire car elle nous permet de comprendre pourquoi nous contestons des actes comme l’excision qui sont pourtant considérés et défendus comme traditionnels dans certaines cultures : ces pratiques prônent des valeurs auxquelles nous sommes opposé·es, que ce soit depuis toujours ou suite à l’évolution de l’histoire – et des sciences dans le cas donné. De même, il nous permet de comprendre pourquoi certaines fêtes ne nous paraissent plus vraiment adaptées aujourd’hui : les valeurs qu’elles promeuvent ont changé ou sont devenues obsolètes. Lorsqu’une tradition nous semble vide de sens, qu’elle paraît « sonner creux », c’est parce qu’elle a été vidée de ses valeurs pour des raisons capitalistes – comme la fête de Noël aux yeux de certain·es – ou qu’elle n’a pas su rester pertinente face au développement des mœurs et des sociétés dans laquelle s’inscrivait – comme certaines fêtes religieuses dans une société laïc. A l’inverse, les éléments relevés nous permettent de comprendre pourquoi certaines traditions nous inspirent le plus grand respect : elles nous touchent car leurs valeurs résonnent fortement avec notre vécu ou nous impressionnent par la grandeur de l’héritage auxquelles elles renvoient.


Avant de conclure, un petit détour par les traditions culinaires pourrait nous apporter un dernier élément de réponse à la question initiale. On parle parfois de plats traditionnels « revisités », un usage qui nous rappelle, comme évoqué en début de ce café-philo, que les traditions évoluent sans cesse. Or, il semble que ce processus qui transforme et adapte un plat aux goûts du jour ne peut se faire que si l’essentiel – et le traditionnel – de ce qui caractérise ce plat est préservé. Il en va de même pour les traditions en général. Les traditions qui persistent au fil des décennies et des changements toujours plus rapides de la société sont précisément celles qui parviennent à garder leur sens et leur actualité dans des contextes nouveaux, que ce soit parce que leur discours ne vieillit pas ou parce qu’elles s’adaptent constamment pour rester actuelles, tout en veillant à ne pas se défaire de ce qui fait leur essence, à ne pas abandonner les valeurs symboliques qu’elles transmettent.


Nous pouvons maintenant fournir une réponse, bien que grossière, à la question initiale. Nous nous sommes demandé·es dans quelle mesure les traditions nous permettent d’évoluer malgré leur ancrage dans le passé. D’une part, les traditions nous permettent d’évoluer dans la mesure où les valeurs qu’elles nous transmettent sont encore pertinentes – ou mises à jour pour l’être – par rapport aux contextes dans lesquels nous les recevons. D’autre part, les traditions nous permettent d’évoluer dans la mesure où nous les pratiquons de manière consciente et attentive, ouvert·es à recevoir les valeurs qu’elles ont à nous transmettre et à entretenir un dialogue riche et vivant avec elles pour pouvoir, à notre tour, transmettre ces valeurs plus loin, aux générations suivantes comme dans notre quotidien. Ces valeurs nous rappelent qu’une histoire, qu’une culture nous précède et que les valeurs qu’elle porte peuvent – si elles sont encore pertinentes – nous aider à trouver des réponses face aux enjeux contemporains. En cela, les traditions participent à la construction de notre identité, nous accompagnant le long du chemin dans notre existence.

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