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Yann Costa
01 oct. 2022
In Forum de discussion
Après trois longues semaines de service militaire, un participant s'interroge au sujet du sentiment d'y avoir perdu son temps. Il nous raconte la difficulté qu'il éprouve à "gaspiller" dix-neuf jours de sa vie à ne rien faire de productif, qui plus est, contre son gré. Et ce, chaque année. Mais en même temps, il questionne la logique commerciale de notre besoin constant de productivité. Cette notion (supposément occidentale) de rentabiliser son temps. C'est alors qu'une participante partage une expérience diamétralement opposée à celle de notre militaire : infirmière de profession, elle avoue qu'elle trouve souvent le plus de plaisir dans ses moments de solitude, immobile dans le silence d'une longue nuit de garde et l'ennui le plus profond. Ce dernier lui offre, nous dit-elle, un temps de repos. L'espace nécessaire pour retrouver sa personne, enfouie dans le désordre de son mental sans cesse en mouvement. Comment se fait-il que, pour notre militaire, immobilité soit synonyme de frustration, tandis que pour notre infirmière, celle-ci rime avec paix intérieure ? Ceci s’expliquerait par leur attitude respective face à leur condition : alors que l’un, contraint de force, tente d’échapper le moment, l’autre s’immerge consciemment dans la profondeur de l’instant. « Reste qu’elle ne fait rien d’utile », pourrait-on rétorquer. Étant donné que son temps est limité, elle pourrait regretter de ne pas l’avoir utilisé à bon escient lorsqu’il lui en restera peu. Mais il ne s’agit pas d’utilité, et encore moins de productivité, remarque un troisième intervenant. En fait, la recette du « bon temps » compterait deux ingrédients : d’une part, la conscience que notre temps est limité d’autre part, le sentiment d’exercer une activité féconde. Ainsi, l’ennui, l’immobilité, ou une sieste ne sont pas une perte du temps. Bien qu’ils n’aient a priori aucune utilité, ils contribuent à nous faire croître : à condition qu’on leur donne l’opportunité, l’ennui fait place à notre créativité, l’immobilité nous permet de revenir sur nos expériences, et la sieste nous apporte le repos nécessaire à nous sentir bien. Peut-être qu’au lieu de partir à la recherche du temps perdu en fuyant les moments qui nous paraissent inutiles, une meilleure stratégie consisterait plutôt à s’immerger complètement dans ceux-ci, et ainsi transformer l’expérience que nous en faisons.
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Yann Costa
14 mars 2022
In Forum de discussion
Sur fond d'actualité mêlant crise sanitaire et guerre en Ukraine, les participants ont décidé de se pencher sur une notion qui paraît aujourd'hui menacée : la liberté. Bien que nous l'ayons déjà tous ressentie, plus nous nous y intéressons, et plus ce principe fondamental des sociétés modernes semble difficile à définir. Qu'est-ce que la liberté ? Sommes-nous libres ? Si oui, selon quels critères ? Ou au contraire, ne serait-ce en réalité qu'une illusion ? Le sentiment de liberté semble intimement lié à la notion de contraintes. Celles-ci pourraient être classées en 3 catégories, de la plus rigide à la plus flexible : Les contraintes "naturelles" : les lois de la physique couplées à notre condition humaine, qui nous empêchent de voler ou de voyager à travers le temps, et nous contraignent à manger et à boire régulièrement. Les contraintes "sociales" : les lois érigées par les hommes pour vivre en société, qui nous sont imposées par les autres. Les contraintes "conscientes" : celles que nous nous imposons volontairement en fonction de nos croyances ou de nos volontés. Intuitivement, moins je subis de contraintes, et plus je me sens libre. Problème résolu ? Pas si vite. Prends le Café-philo par exemple : chacune de nos discussions est régie par des contraintes sociales strictement définies en début de séance. Pour cause : le cadre posé par ces règles permet à chaque participant de s'exprimer librement. Autre exemple : en m'imposant un exercice régulier aujourd'hui, je disposerai demain d'un corps plus fort et plus agile, qui me procurera un sentiment de liberté supérieur. Certaines contraintes semblent donc accroître notre liberté. Un esclave peut-il pour autant se sentir plus libre que son maître ? Plus l'on avance, et plus la notion de liberté semble subjective, rattachée à la réalité uniquement par le biais du sentiment. Mais où réside donc ce sentiment ? A cette question, un participant nous dit qu'il proviendrait non pas de l'absence de contraintes, mais de notre capacité à refuser les contraintes qui nous sont imposées. En d'autres termes, la liberté ne serait autre que le sentiment qui résulte du choix délibéré de nos contraintes. Mais il poursuit avec une question encore plus essentielle : à quoi bon désirer la liberté ? S'il existait quelqu'un, ou un algorithme me connaissant à tel point qu'il pourrait m'indiquer exactement ce dont j'ai besoin pour être heureux, n'aurais-je pas intérêt à le suivre aveuglément ? Vaste question, mais une chose est sûre : bien que l'absence de contraintes rime avec potentiel, seul l'engagement transforme celui-ci en réalité. Peut-être qu'à long-terme, il faille inéluctablement choisir entre adopter nos propres contraintes, ou accepter celles qu'on nous impose. La liberté ne résulterait ainsi pas de l'absence de responsabilités, mais du pouvoir qui découle de notre capacité à assumer volontairement de plus grandes responsabilités. Qu'en penses-tu ?
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Yann Costa
06 déc. 2021
In Forum de discussion
Les Occidentaux semblent toujours partir du principe que la démocratie est le régime politique par excellence. Certains Etats en sont tellement convaincus qu’ils se fixent comme devoir moral de répandre leurs idéaux démocratiques à travers le monde, allant parfois même jusqu’à utiliser la force. Ceci, en dépit des circonstances géo-politiques, économiques, et culturelles des pays concernés. Mais avant de partir en croisades intellectuelles pour la démocratie, ne serait-il pas judicieux de s’assurer qu’il s’agit bien du système le plus adapté, et ceci dans tous les cas de figure ? Un participant nous propose une expérience de pensée : imaginez que vous arriviez dans une tribu complètement désorganisée, dans laquelle aucun rôle n’a encore été attribué. Une question fondamentale émerge rapidement : qui décide des règles selon lesquelles vous allez vivre ensemble ? Trois possibilités s’offrent à vous : une personne (monarchie/dictature); un groupe restreint de personnes (oligarchie/aristocratie); le peuple, c’est-à-dire l’ensemble des membres de la tribu (démocratie). Afin de classifier ces trois possibilités, encore faut-il savoir quel(s) but(s) la société en question souhaite accomplir. Un système politique doit-il chercher à créer un maximum de richesses ? Préserver la dignité des individus ? Servir le bien commun ? Rendre ses membres heureux ? A cette question, les membres semblent s’accorder sur une chose : la politique doit garantir un cadre dans lequel chaque individu a la possibilité de s’épanouir. Mais dans un monde aussi complexe que le nôtre, le peuple est-il vraiment le plus à même de prendre les bonnes décisions ? Comment faire confiance à Monsieur et Madame tout le monde lorsqu’il s’agit de décider dans quelles sources d’énergie investir, comment lutter contre le chômage et l’inflation, ou encore, quelle politique extérieure adopter ? Ne faudrait-il pas léguer celles-ci à des experts qui maîtrisent leurs sujets ? De plus, les gens cherchent bien plus souvent à défendre leurs intérêts personnels que le bien commun, n’est-ce pas ? Suite à un long silence, un participant nous rappelle un concept essentiel : un régime politique ne peut pas être exclusivement évalué en fonction de son efficacité. Pour qu’un régime fonctionne, il doit également être légitime. Les processus utilisés pour prendre les décisions sont tout aussi importants que les décisions elles-mêmes. En d’autres termes, en démocratie, ce n’est pas la fin qui justifie les moyens, mais les moyens qui justifient la fin. L’idéal démocratique ne consisterait donc pas à toujours prendre les bonnes décisions, mais à respecter la volonté de ses participants. Ce faisant, ce contrat social permet une discussion prolongée et répétée entre tous ses membres. Loin d’être parfaite, cette tyrannie de la majorité puiserait sa vertu en ce qu’elle propose un cadre de discussion non-violente. Sa valeur proviendrait du sentiment de liberté qu’elle procure, et de la stabilité que ce dernier garantit. Finalement, de la même façon qu’un moteur ne peut tourner sans huile, la démocratie ne peut prospérer qu’en satisfaisant une condition sine qua non : la confiance de ses membres dans les institutions qui l’incarnent. Aujourd’hui, parlements, gouvernement, tribunaux, et médias semblent perdre l’adhésion d’un nombre toujours plus important de citoyens. Alors que ce phénomène s’aggrave, les doutes semblent se multiplier, d’où peut-être l’intérêt des participants pour la question initiale ?
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Yann Costa
08 nov. 2021
In Forum de discussion
La question de l’égalité est peut-être aussi vieille que la politique elle-même. Ces dernières années, elle retentit sans cesse dans nos esprits. Pour cause : la mondialisation de l’économie et l’innovation technologique paraissent contribuer à concentrer de plus en plus de ressources dans de moins en moins de mains. Amplifié par la crise du COVID-19, le creusement des inégalités sociales nous apparaît comme profondément injuste. Pourtant, nos expériences passées nous mènent à croire que la recherche de l’égalité parfaite aboutit, elle aussi, à une forme de tyrannie. Nous avons donc cherché à savoir quel est le niveau d’inégalité optimal, à supposer bien sûr qu’il en existe un. Les inégalités furent d’abord définies comme des différences individuelles exposées à un référentiel. Ainsi, une différence de taille entre deux individus deviendrait une inégalité dès lors qu'ils doivent s’affronter au basketball. Faudrait-il pour autant réduire la hauteur du panier ? Et si l’un des joueurs court moins vite que l’autre, faudrait-il accrocher des poids aux chevilles du second ? Selon cette conception, les différences naturelles qui existent entre individus rendraient le concept d’égalité absurde. Nier l’existence d’inégalités dans leur ensemble serait un exercice dangereux dans la mesure où égalité et liberté en deviendraient antinomiques. Il existerait cependant une conception plus réaliste et désirable : l’égalité des chances. Cet idéal consisterait à construire notre société de façon à ce qu’aucun potentiel ne soit entravé. Une telle organisation bénéficierait non seulement à chaque individu, qui serait libre de développer ses talents, mais également à la société dans son ensemble, qui récolterait les fruits des potentiels exploités. En d'autres termes : une course juste n’impliquerait pas que tout le monde atteigne simultanément la ligne d’arrivée, mais bien que tout le monde commence sur la même ligne de départ. Mais si nous atteignions cet idéal, ne serait-il pas immédiatement dépassé dès lors que les choix individuels introduiraient de nouvelles inégalités ? L'égalité des chances serait-elle une idée derrière laquelle nous sommes destinés à courir, sans jamais parvenir à l'attraper ? L’utopie, un point de bascule entre deux dystopies ? Une fois la course lancée, les coureurs qui ont effectué le meilleur démarrage ont irrémédiablement une probabilité plus élevée de la gagner, et ces avantages ne font que s’accroître à mesure que le temps passe. Dans ce cas, le niveau d'égalité serait-il un élément que nous devrions réévaluer constamment, afin que la course puisse se poursuivre ? Après s'être heurtés à la complexité de cette question, les participants se sont accordés sur un point : les débats autour des inégalités sont trop souvent abstraits, et par conséquent, dénués de sens. Peut-être avant d’aspirer à plus d’égalité, faudrait-il se tourner vers nos bons vieux cours de maths : définir exactement ce que l’on mesure, et selon quelle unité de mesure. Ainsi, nous aurons plus de chances de résoudre l'équation.
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Yann Costa
18 oct. 2021
In Forum de discussion
En ce dimanche 17 octobre, nous avons décidé de nous pencher sur la question religieuse. Plus précisément, nous nous sommes demandés si le christianisme par exemple, en tant qu’institution, a été aujourd’hui remplacé par d’autres sources de réponses, en particulier la science. D’entrée, je ne pus m’empêcher de constater que si la religion était si dépassée que cela, cette question n’aurait sûrement pas lieu d’être. Le fait même que la majorité des participants aient voté en faveur de cette question était-il déjà en soi un élément de réponse ? Voyons voir ce qu’il en est. Les participants semblèrent s’accorder sur une définition de la religion comme étant l’institutionnalisation de la recherche de vérité par le biais d’un dogme. Une sorte de « système de réponses » qui remplirait deux critères : Les religions nous offrent des réponses quant aux phénomènes naturels qui nous entourent. Depuis des millénaires, elles nous racontent les origines de l’Univers, et expliquent les tempêtes, les famines, et la mort. Le second rôle des religions est de nous donner une place au sein de cet Univers. En d'autres termes, elles répondent au pourquoi de notre existence. Elles nous donnent un cadre moral dans lequel agir. Depuis des millénaires, elles servent de guides à nos vies. Dans les deux cas, ces « systèmes de réponses » renverraient à un besoin fondamental du cerveau humain : celui de croire. Croire pour réduire l’incertitude. Croire pour transformer le chaos en ordre. Croire pour se rassurer. Croire pour se mouvoir. Dans sa première fonction, la religion serait aujourd’hui largement dépassée par la science, qui nous permettrait de bien mieux comprendre les phénomènes naturels. Mais qu’en est-il de la seconde ? Pourrait-elle être remplie par la philosophie ? Le problème, c’est que le philosophe serait uniquement capable de poser les bonnes questions. Du moment où il se met à y répondre pour de bon, ne se transforme-t-il pas en prêtre ? Dans un monde où aucune réponse n’est définitive, il faut bien admettre que chacune de nos actions concrètes présuppose un acte de foi. Socialisme, libéralisme, capitalisme, communisme, écologisme, nationalisme ne sont-ils pas des religions au même titre que l'islam ou le catholicisme ? Le scientifique lui-même, ne doit-il pas croire aux principes de réalité et de causalité afin d'exercer son métier ? Nos besoins d’agir et de croire ne seraient donc que les deux faces d’une même pièce. Aussi longtemps qu’ils perdurent, les religions seront d’actualité. Reste à savoir quels dogmes sont dépassés, et auxquels nous donnerons naissance pour les remplacer. Je terminerai par une observation : tous les participants, à l'exception d'un seul, sont partis du présupposé que l'Homme créa Dieu pour combler ses besoins psychologiques et sociaux, par opposition à l'idée que Dieu créa l'Homme. Cette tendance confirmerait la thèse selon laquelle les religions auraient perdu de leur pouvoir explicatif quant aux phénomènes naturels. Mais dans un monde matérialiste qui peine toujours plus à donner du sens à nos vies, peut-être sont-elles en passe de relever ce défi ?
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Yann Costa
04 oct. 2021
In Forum de discussion
Avons-nous une ou plusieurs identités ? Sont-elles figées ou évoluent-elles dans le temps ? Nos identités sont-elles déterminées par nous-mêmes ou par les autres ? Dépendent-elles de nos perceptions ou de nos actions ? Voici les questions qui nous ont occupés en ce premier Café-philo du 3 octobre 2021. L'identité serait composée de trois éléments : La biologie nous imposerait sa part immuable (génétique, appartenance ethnique, etc). L'environnement, la culture, et l'éducation, déjà plus flexibles, nous offriraient une certaine vision du monde qui peut évoluer à l'adolescence. La troisième composante de notre identité serait la moins rigide des trois, et dépendrait de ce que nous faisons des deux premières : nos décisions et les actions qui en découlent. Il se pourrait bien que notre identité se trouve à l'intersection de ces trois éléments. Mais alors, comment expliquer notre désir de reconnaissance ? Si l'identité était un phénomène purement personnel, comment se fait-il qu'à travers l'Histoire, une multitude de personnes se soient battues, parfois jusqu'à la mort, pour la reconnaissance de leur identité ? L'identité serait alors un mariage entre la perception que nous avons de nous-mêmes et celle que les autres veulent bien nous accorder. En ce sens, notre identité nous donnerait un rôle à jouer dans le grand théâtre qu'est la vie. Elle nous permettrait d'orienter nos actions et, par sa reconnaissance, d'interagir dignement avec le monde qui nous entoure. Notre soif d'identité découlerait donc du besoin de sens dans nos vies. En adoptant une identité, notre rôle dans la pièce deviendrait soudainement plus clair. Dans ce cas, comment expliquer qu'une fois ce rôle établi, peut survenir le sentiment de ne pas être soi-même ? Existerait-t-il un moi qui dépasse tous les attributs à travers lesquels nous pouvons nous définir ? Et le cas échéant, quelle est la nature de ce moi ? Est-il possible de l'encapsuler dans son entièreté ? A cette question, j'ajouterai une note personnelle : les nécessités de la vie en société rendent inévitable l'adoption d'une identité, cette sorte d'avatar que nous créons pour nous-mêmes afin de simplifier notre parcours. Aussi grossier soit-il, ce personnage nous permet de justifier notre existence. La cohérence que nous fournit l'histoire que nous appelons "moi" nous rassure, satisfait notre besoin d'appartenance à un groupe, et oriente nos actions. Bien que l'identité soit indispensable en pratique, je pense qu'il faut l'adopter avec une certaine distance, sans oublier qu'en réalité, nous ne sommes rien de tout cela. Ou plutôt, que nous sommes beaucoup plus que tout cela. Au sujet des risques associés à une identité trop rigide, je vous invite à lire "Le Paradoxe de l'Amour Propre". J'ai écrit cet article dans le but de communiquer l'état d'esprit du Café-philo. Assez curieusement, notre premier événement a tapé en plein dans ce sujet 🙂 A bientôt !
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Yann Costa

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