Posts du forum

Mikael Dürrmeier
Co-animateur
30 mai 2022
In Forum de discussion
Si le travail semble essentiel à la condition humaine, il semble bien qu’il en aille de même pour le divertissement. Des débuts à la fin d’une vie, le jeu, les loisirs et les moments de détente sont constitutifs d’une vie dignement vécue et ce depuis la nuit des temps comme en attestent certaines découvertes archéologiques. Mais s’ils sont constitutifs, quel rôle, quelle place prennent-ils dans notre existence ? Le mot « divertissement » partage ses racines avec un autre mot : diversion. L’indice offert stimule l’intuition : quand on se divertit, c’est pour « faire une pause », « se libérer l’esprit », « se reposer » ou encore « se ressourcer ». En somme, il y a quelque chose dans le divertissement de l’ordre de l’échappatoire. Mais pour s’échapper de quoi ? La réponse se trouve probablement du côté de ce que nous opposons au divertissement : le travail et les responsabilités. En d'autres termes, le divertissement est synonyme de liberté, d’absence ou de réduction des contraintes. En ce sens, nous pourrions dire que le divertissement représente une sortie, une mise entre parenthèses des contraintes qui font notre condition. Par « condition », il faut comprendre, selon les cas, notre condition socio-professionnelle – d’étudiant·es, d’employé·es, de parents, etc. – comme notre condition humaine – sortir de la maladie ou de la fatigue, du deuil ou encore de certaines considérations spirituelles ou philosophiques. Un double-exemple permettra de clarifier et développer ces pensées : jouer du piano et regarder une série. Dans les deux cas, il y a des personnes pour qui ces activités représentent une source de divertissement et de liberté comme il y a des personnes pour qui elles renvoient à des devoirs, des responsabilités : la pianiste professionnelle doit préparer son programme de concert et la critique doit regarder la série jusqu’au bout pour terminer son essai. La même distinction s’opère entre les sportives amatrices et professionnelles. « Travail » au sens large et « divertissement » semblent donc être les deux facettes d’une même pièce : l’activité. Dans ces deux exemples, l’activité reste la même et c’est le rapport, les buts visés, en somme le degré d’engagement à son égard, qui change. Certaines personnes disent parfois qu’elles regardent des films pour « se distraire ». Intuitivement, cette approche semble avoir moins de valeur morale que lorsqu’une personne dit regarder des films pour se cultiver ou par passion. Si les deux cas renvoient cette fois à un divertissement, une nuance les distingue à nouveau en termes de degrés d’engagement. Dans le premier, nous sommes plutôt passif·ves et ne cherchons rien de plus qu’un moment de repos et de liberté, un plaisir rapide et simple. Dans le second cas en revanche, nous sommes plutôt actif·ves, prêt·es à y mettre un certain effort, une certaine attention car nous poursuivons tout de même certains buts au-delà d’une forme de repos, des buts simplement détaché·es de nos contraintes habituelles, comme lorsque la critique regarde un film pour son propre plaisir ou que la pianiste peut jouer son œuvre préférée, qu’elle soit au programme ou non. C’est peut-être ce qui fait que nous valorisons en général plutôt des activités comme la pratique d’un sport ou d’un art que des « activités » comme passer du temps sur les réseaux sociaux : toutes peuvent offrir un moment de liberté et une forme de repos mais certaines peuvent être plus enrichissantes, plus créatives que d’autres et nous permettre de mieux revenir à notre condition, de mieux faire face à nos contraintes. Une bonne séance de sport aide généralement mieux à se remettre au travail qu’une heure sur les fils d’actualité. Les jeux peuvent aider à synthétiser les apprentissages à tout âge et de toute pratique. Etc. Quelle place donc pour le divertissement dans une vie humaine ? Vraisemblablement, une place essentielle, libératrice et potentiellement enrichissante. Toutefois, force est de constater que si tous les divertissements semblent avoir des vertus libératrices, le divertissement peut devenir problématique dès lors qu’il devient source de procrastination ou de fuite vis-à-vis de nos responsabilités plutôt que temps de repos ou de prise de recul pour mieux y faire face par après. Comme pour toutes les sources de plaisir ou de liberté, la modération semble donc de mise, dans certains cas plus que d’autres puisque nous pouvons passer de longues heures d’affilées sur nos smartphones mais pas autant à lire ou faire du sport intensif. Et qu’en est-il de la place du divertissement dans une vie humaine aujourd’hui ? Question vaste que nous laisserons en suspens mais dont nous pouvons relever les premières impressions : nous sommes aujourd’hui dans une société où abondent, à toute heure, les possibilités de divertissement instantanées et les sources de distractions incontrôlées. D’une part, cette abondance nous incite au dérèglement mais d’une autre, ne serions-nous pas aussi plus enclin·es à chercher la fuite et la libération alors que nos existences se retrouvent toujours plus confrontées aux enjeux sans précédent de nos sociétés et aux contraintes et responsabilités qui en découlent ? Autre question qui restera ouverte à une réflexion ultérieure, probablement peu divertissante…mais probablement enrichissante !
0
0
36
Mikael Dürrmeier
Co-animateur
09 mai 2022
In Forum de discussion
Comment les traditions, qui semblent appartenir au passé, nous permettent d’évoluer en tant qu’individus, face à un monde aux défis toujours renouvelés ? Pour y répondre, il nous faut commencer par relever des traits communs qui caractérisent les traditions. Les traditions font partie de toute communauté. Toujours en relation au passé duquel elles émanent et tirent leur ancrage, toutes évoluent. Certain·es perdurent d’année en année, tandis que d’autres disparaissent au fil du temps. Les traditions semblent toujours présenter un certain aspect formel, souvent de l’ordre du sacré. Qu’il s’agisse de Noël, d’une fête populaire ou d’un mariage, il y a toujours des gestes, des rites, des pratiques codifiées qui se perpétuent à chaque occurrence de la tradition. Cet aspect de perpétuation est aussi important car les traditions se répètent au fil du temps ou d’une période donnée. Elles ont un caractère cyclique, marquant le début d’un temps, et la fin de celui qui le précédait. Un mot sur le mot, aussi. Dans « tradition », on trouve la racine latine traditio dérivée du verbe tradere qui signifie « transmettre ». En effet, les traditions sont des moments de partage, de transmission, d’une génération à l’autre, à travers des discours et des gestes, à travers une langue et une pratique communes, témoins d’une culture partagée. Les traditions renvoient à la culture et aux communautés dont elles font partie mais ce qu’elles nous transmettent avant tout, ce sont des valeurs. Les valeurs que porte une tradition sont sa raison d’être. C’est d’ailleurs pour cela chaque tradition possède ses histoires, ses mythes, ses anecdotes, ses explications sur la raison de tel acte ou de tel geste. Cette raison d’être, pour rester pertinente, évolue avec le temps, dialoguant sans cesse avec de nouveaux contextes dans lesquels la tradition se voit actualisée, au risque de disparaître. Ces valeurs sont, pour les préciser, symboliques car elles renvoient toujours à une grande « idée générale » comme le fait d’être en famille, le cycle de la vie, l’amour, etc. A travers la pratique et son discours, les traditions symbolisent un ensemble de valeurs pour nous rappeler leur importance et leur présence dans notre quotidien. Par exemple, le shabbat a pour but de rassembler la famille et de marquer un temps de repos et de calme, rompant avec la semaine dans laquelle ces valeurs ­– la famille, le repos, le calme – sont présentes mais s’étiolent face au rythme du travail et de la vie sociale. Plus qu’un simple reflet augmenté de notre existence, les valeurs d’une tradition tirent leur symbolique de l’héritage d’expériences, de mythes et de pratiques que nous associons à la tradition et auquel nous nous associons en faisant interagir les valeurs de cet héritage avec celles que nous avons héritées de notre parcours de vie et de nos expériences quotidiennes. Par conséquent et en conclusion, les traditions nous permettent d’évoluer dans la mesure où les valeurs qu’elles transmettent entrent en résonance avec les expériences et les valeurs qui font notre quotidien. Ces valeurs nous rappelent qu’une histoire, qu’une culture nous précède et que les valeurs qu’elle porte peuvent – si elles sont encore pertinentes – nous aider à trouver des réponses face aux enjeux contemporains. En cela, les traditions participent à la construction de notre identité, nous accompagnant le long du chemin dans notre existence. Une version plus développé de cette synthèse, abordant plus d'exemples comme le cas des traditions que nous trouvons problématiques aujourd'hui, est disponible dans la section Blog du site ou via ce lien. Bonne lecture !
1
0
21
Mikael Dürrmeier
Co-animateur
04 avr. 2022
In Forum de discussion
Au centre des choses qui nous constituent, il y a nos croyances. Avant d’être une limite, elles sont les fondements sur lesquels reposent nos valeurs, nos opinions, nos actions et même notre identité. C’est généralement parce que je crois en un certain nombre de choses – à la réalité des enjeux climatiques par exemple – que je pense et agis d’une certaine façon. Cependant, si nos croyances nous permettent d’avancer dans notre existence, il semble à première vue que, parfois, elles nous freinent aussi. Chacun·e a déjà fait l’expérience d’un échange où l’on s’emporte, incapable d’accepter le discours de l’autre et chacun·e connaît cette sensation désagréable qui survient lorsqu’on se rend compte que cette idée importante qu’on tenait pour vraie s’est avérée fausse. Pourquoi ce phénomène ? Pour le comprendre, peut-être qu’il faut d’abord essayer de distinguer les croyances des vérités. Serait-ce qu’une croyance implique un attachement émotionnel alors que la vérité est exempte d’émotions ? Est-ce que les croyances seraient plutôt du côté des expériences subjectives tandis que les vérités seraient plutôt du côté des faits, prétendus objectifs ? Les croyances seraient plus « limitantes » car, comme nous les tenons pour vraies d’une manière plus personnelle, nous avons plus de mal à admettre qu’elles puissent être erronées ? Plusieurs questions – parmi d’autres – et toujours la même réponse : oui, mais le contraire est aussi possible. Tentatives infructueuses, il semble vain de vouloir poser une distinction claire entre croyance et vérité sans se perdre dans des recherches épistémologiques probablement sans fin. En même temps, il ne faut pas oublier que les sciences sont in fine toujours basées sur des systèmes de croyances et que nous sommes des êtres aux capacités limitées. Si la vérité doit être quelque chose d’absolu et d’universel, alors il semble qu’en ce qui nous concerne, nous devons reconnaître que nous ne possédons que des croyances. Certaines nous semblent simplement plus vraies que d’autres. Toutefois, en reconsidérant les questions formulées, une nouvelle piste de réponse s’offre à nous. Chaque question formulée parlait de croyances et de vérités mais aussi, et peut-être surtout, du rapport que nous entretenons avec elles, indiqué ci-dessus par les termes en italiques. La voilà la clé qui nous permet de formuler des réponses : ce ne sont pas nos croyances en elles-mêmes qui limitent nos raisonnements et notre esprit critique, c’est notre rapport envers celles-ci. Ce n’est pas tant ce qu’on tient pour vrai qui compte (pour notre esprit critique) mais à quel point on y tient. Nous associons des valeurs à nos croyances, que ce soit volontairement ou non, influencé·es par notre environnement socio-culturel et historique, par notre éducation, par notre parcours intellectuel et psychologique, nos liens sociaux, des figures d’autorité, etc. Et plus nous attachons de valeurs à certaines croyances, moins nous sommes capables de nous en défaire. Plus d’attachement, moins de raisonnement. Qu’il s’agisse d’une croyance spirituelle ou d’une « vérité » scientifique. En conclusion, l’esprit critique implique donc avant tout une certaine capacité de détachement – elle aussi constituée et limitée par les influences externes mentionnées – plutôt qu’un grand savoir. Montaigne le résume clairement : « Mieux vaut avoir une tête bien faite qu’une tête bien pleine. »
0
0
35
Mikael Dürrmeier
Co-animateur
21 févr. 2022
In Forum de discussion
La plupart des questions philosophiques naissent d’une expérience, vécue ou partagée. Dans notre cas, nous sommes parti·es de l’histoire d’un père qui, lassé par les claquements de portes continus de sa fille adolescente, avait retiré la porte de la chambre de cette dernière. Intuitivement, l’anecdote éveille un sentiment d’injustice. L’impact de la punition excède celui de la faute ; il porte atteinte à la vie privée de la jeune fille. Mais si nous ressentons une injustice, cela implique alors que nous avons une idée de ce que représente cette vie privée qui n’est pourtant pas la nôtre, une idée qui nous incite à estimer qu’elle mérite d’être protégée. Qu’est-ce donc que la vie privée ? Pourquoi doit-elle être protégée ? Et contre quoi ? En théorie, comme souvent, les choses sont simples et la question vite répondue. La vie privée est un droit fondamental. Article 13 de la Constitution suisse, Article 12 de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Affaire classée ? En théorie seulement. Car il nous faut encore en comprendre les fondements et observer la pratique. En effet, à l’heure de l’hyperconnectivité et du home office, de l’économie du Data Mining et de l’avènement du Web 3.0, des réseaux sociaux et de la surveillance de masse, les frontières de la vie privée semblent s’estomper face au développement effréné des outils numériques....La question initiale se déploie donc sur trois axes : une définition de la notion de vie privée, l’argumentation de sa valeur morale et juridique ainsi qu’une observation de la place de cette vie privée aujourd’hui. 1) La vie privée est souvent désignée comme une sphère, un espace. Un espace qui possède donc, logiquement, ses limites. Mais ses limites nous apparaissent rapidement comme variables plutôt que figées. La vie privée semble en effet se décliner en plusieurs couches, être pensée différemment selon les contextes : elle peut désigner l’intimité profonde de ma vie intérieure comme la privacité plus superficielle des secrets de cours d’école et des open space. Elle varie d’une culture à l’autre, change selon les valeurs morales, l’âge, le statut social, les pratiques mais aussi selon les personnes, plus ou moins pudiques, secrètes. Son cadre n’a donc rien d’universel mais aussi différente qu’elle puisse être d’une culture ou d’une personne à l’autre, la vie privée semble rester fondamentale à chacun·e. 2) La vie privée est donc un espace dynamique. Mais ce qui la définit vraiment, c’est son contenu : quelque chose qui m’appartient et que j’ai tendance à vouloir garder pour moi. Ce contenu, il a une valeur : la valeur d’une liberté totale que j’ai à son égard, la valeur de son unicité, de sa rareté. Mais cette valeur est aussi liée à sa fragilité, à sa vulnérabilité. Nous souhaitons que cette vie privée dont nous pouvons jouir à notre guise reste intime car sa révélation contre notre volonté pourrait nous faire du mal, nous rendre vulnérable. C’est pourquoi elle doit être protégée, érigée en droit fondamental. Notre vie privée n'est toutefois pas la seule. Il se trouve que le droit tolère aussi qu’une autorité enfreigne cette vie privée lorsque la vulnérabilité d’autrui est en jeu. C’est ce qui fait que l’état se permet de mettre sous surveillance des personnes présumées susceptibles d’actes terroristes. Le droit à la vie privée implique donc le devoir de ne pas en faire usage contre la vie (privée) d’autrui. Le droit protège donc aussi les vies privées, parfois l’une de l’autre. 3) Et qu’en est-il aujourd’hui ? La société contemporaine et ses innovations technologiques ne cessent de transformer notre rapport à la sphère privée, engendrant débats et rapports paradoxaux à la place actuelle de cet espace qui nous est propre. Les nouvelles lois, applications et plateformes sociales semblent offrir de nouveaux espaces, une extension de la vie privée tandis que la collecte massive des données et les traçages de plus en plus méthodiques et précis sont accusés de participer à son extinction, à la réduction de cette sphère qui nous semble alors en danger. Ce paradoxe reste à résoudre. Il souligne toutefois un sentiment qui nous mène à une conclusion : le sentiment d’une perte de repères. Dans la simplicité bien réglée d’un monastère ou d’une communauté restreinte, la place de la vie intime est bien plus réduite mais aussi clairement délimitée. Or, les méthodes et pratiques multiples que proposent les espaces numériques nous offrent de nouveaux possibles mais nous détachent justement d’un rapport plus direct à un élément fondamental de la vie privée, un élément qui la constitue comme il la détermine : l’autre, le public. Le privé naît de son opposition au public et le dynamisme de cette opposition, changeant selon les contextes, est ce qui détermine le cadre de la vie privée. Il n’y a pas d’espace privé sans un espace public qui me donne de la valeur. Et ce qui fait la valeur d’une chose, c’est justement le fait qu’elle peut, malgré tout et toujours, être partagée. Peut-être que c’est ce que nous souhaitons préserver en disant que la vie privée est un droit fondamental : la possibilité de partager ce qui nous appartient d’abord exclusivement. Et comme la vie privée, le partage n’est rien sans l’autre.
1
0
23
 

Mikael Dürrmeier

Co-animateur
+4
Plus d'actions