Guérir, est-ce devenir autre? | Genève #HUG
Dernière mise à jour : il y a 6 heures
Retour sur le Café-philo organisé au cœur de l’exposition Art & Soin - Sublimations, aux Hôpitaux universitaires de Genève
On entre à l'hôpital avec un espoir simple : n'y séjourner que le temps de guérir, en ressortir en bonne santé, puis oublier ce passage pour retrouver sa vie d'avant. L'exposition Art & Soin – Sublimations regarde ce séjour sous un autre angle : et si, au lieu de s'effacer, la blessure prenait une forme inattendue ?
L'exposition explore ce que l'art et le soin ont en commun : la tentative de « donner une forme et un sens à ce qui atteint le corps », à ce qui bouleverse et résiste parfois aux mots. Déployée au sein des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), elle met en dialogue des œuvres de la collection des HUG, des photographies d'archives, des objets anciens de la médecine et des créations contemporaines.
C'est au cœur de cette exposition qu'un café-philo a pris place. Le principe restait le même : un groupe de personnes qui, pour la plupart, ne se connaissaient pas, choisit ensemble une question philosophique, puis prend le temps de la penser à plusieurs, accompagné par une modératrice. Autour de la table se trouvaient aussi la commissaire de l'exposition, Sara Petrucci, l'artiste Sabrina Röthlisberger Belkacem, ainsi que Michèle Lechevalier et Lisa Kaczmarek pour ArtHUG. Parmi les questions proposées, l'une s'est imposée, en écho aux témoignages illustrés sur les murs de l’exposition : guérir, est-ce devenir autre ?
Spontanément, le groupe relève que guérir, c'est revenir. Le mot viendrait d'un verbe ancien qui signifie protéger, mettre à l'abri : la guérison nous ramènerait en lieu sûr, à l'état d'avant. On guérit d'un mal de crâne comme on referme une parenthèse. Un participant pense à Karaba, la sorcière de Kirikou, rendue cruelle par l'épine plantée dans son dos, qui retrouve sa douceur une fois l'épine retirée.
Mais certaines expériences ne se referment pas. Le corps, d'abord, garde la trace. On pense notamment aux cicatrices. Il y a aussi ce que l'on ne guérit pas, mais avec quoi l'on apprend à vivre : des lentilles de vue qui corrigent sans réparer, une rémission qui n'est pas tout à fait une guérison, ou encore ce genou qui, après une lourde opération, gardera une fragilité qui pèse sur le quotidien. Il y a enfin, à l'extrême, l'amputation ou le handicap lourd, dont on se demande si l'on peut seulement « guérir ». L'ampleur du changement tient à la gravité de l'atteinte, et la définition médicale de la guérison elle-même n'a cessé d'évoluer. Mais si un corps modifié dessine déjà une vie différente, le changement sur le plan personnel est, lui aussi, lourd d’impact.
Car la maladie et l'accident ne touchent pas que la chair. À travers le partage d'expériences personnelles, des participantes relèvent que la douleur, la perte de contrôle et l'incertitude peuvent nous éloigner de nous-mêmes, au point de ne plus nous reconnaître. Traverser une maladie, c'est aussi prendre conscience des limites de la vie, une expérience à la fois contemplative et identitaire. Évoquant les événements qui l'ont le plus transformé, le groupe nomme des expériences allant du chagrin d'amour à la perte d'un enfant. Le changement ne concerne d'ailleurs pas que la personne atteinte, mais tout son entourage. Les proches découvrent en elle des facettes nouvelles, comme elle en découvre chez eux et elles, et soigner quelqu'un nous transforme aussi. Ces changements profonds ne s'inscrivent pas dans le corps, mais dans ce que certains appellent l'esprit, si tant est qu'il existe.
Après ces deux grands changements, physique et métaphysique, reste la question principale : si l'on change autant, devient-on autre ? Demeure-t-on la même personne après un tel bouleversement ? Existe-t-il en nous un noyau que rien ne brise ? Ou ce noyau s'est-il transformé, voire brisé pour renaître ?
Pour y répondre, le groupe doit affronter la question complexe du soi, car, comme le relève une participante, « pour devenir autre, il faut déjà être quelqu'un ». Sur ce point, les avis divergent. Pour certaines personnes, la conscience fonde notre unité, par la continuité de nos pensées et de notre personnalité. Pour d'autres, nous changeons sans cesse, sans aucun noyau solide. Au quotidien déjà, nous avons le sentiment de nous altérer, comme lorsque nous portons un masque au travail ou dans certains milieux. Peut-être reste-t-on la même personne, faite de multiples facettes. Après un événement lourd, pourtant, le sentiment de changement est souvent bien plus vif, presque viscéral. Peut-être est-ce parce que les changements qu'il engendre ne sont plus passagers et s'inscrivent durablement dans un soi nouveau, dans un quotidien et un avenir qu’il faut réécrire et se réapproprier. Pour un participant, la question essentielle ne tient pas tant à qui l’on est, mais à qui l’on veut, et peut, devenir, en tenant compte de ces changements.
Dès lors, guérir serait une manière de s'ajuster sans cesse à ce que l'existence nous propose et de transformer ce qui nous atteint, sans jamais savoir tout à fait si nous sommes devenus autres. Un questionnement perpétuel, une sublimation, en somme.
Comme toujours, à l’issue de cette discussion, nous sommes habités par de nouvelles questions sans vraiment parvenir à une réponse équivoque sur notre sujet du jour. Pourtant, j'aime à croire que je ne suis pas la même à l’issue de ce café-philo. Nous n’étions pas venus à l’hôpital pour nous faire soigner, mais pour échanger, écouter et partir à la recherche de la vérité, sans jamais vraiment l’atteindre. Et pourtant, on ne ressort jamais tout à fait d'un hôpital comme on y est entré. Seulement, cette fois, c’est le calme heureux de la réflexion et un désir de revenir qui m’accompagnent en passant sous le halo des HUG.
À très vite pour une seconde édition,



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