Faut-il un grain de folie pour être un héros ? | Genève #38
Le héros, on croit le reconnaître au premier coup d’œil : celui qui ose quand les autres reculent, qui affronte ce qui fait trembler, qui refuse ce que tout le monde accepte. Et pourtant, dès qu’on cherche à le définir, la figure se brouille. Qu’est-ce qui fait un héros : un courage hors norme, une transgression, ou simplement le regard que les autres posent sur lui ? Et s’il faut, comme le dit l’expression, un « grain de folie » pour franchir le pas, que faut-il entendre par là ?
Les premières définitions qui viennent à l’esprit tournent autour du courage : affronter ses peurs, aller à l’encontre d’une norme établie. Rosa Parks refusant de céder sa place dans un bus de Montgomery, de Gaulle lançant son appel depuis Londres alors que tout semble perdu : dans les deux cas, un individu se dresse contre l’ordre du moment et accepte d’en payer le prix. Mais ces exemples éclatants laissent dans l’ombre une question plus discrète, celle des héros du quotidien. Un médecin, une infirmière sont-ils des héros ? Pour certains, non : c’est leur métier, ils ont choisi de le faire et sont payés pour cela. Pour d’autres, oui, justement à cause des conditions dans lesquelles ils l’exercent, de la fatigue, du risque, du dévouement qui dépasse largement ce que le contrat exige. L’héroïsme serait-il alors moins une affaire d’exploit que de ce qu’on donne au-delà de ce qui est dû ?
Vient ensuite la folie. On la définit volontiers comme une pulsion qui va à l’encontre de l’instinct de survie, ou comme l’absence de raison dans le choix. Sous cet angle, le héros serait bien un peu fou : il fait précisément ce que toute logique de conservation lui déconseille. Mais pourquoi un grain, et pas tout le sac ? L’expression n’est pas anodine. Aristote situait déjà le courage comme un juste milieu entre la lâcheté et la témérité. Trop peu de folie, et l’on ne bouge pas ; trop, et l’on ne fait plus preuve de courage mais d’inconscience. Le fou complet ne mesure pas le danger, il ne le surmonte donc pas. Le héros, lui, le voit, le pèse, et y va quand même. Le grain de folie serait alors ce petit dérèglement qui permet à la raison de se dépasser sans se perdre - Érasme, dans son Éloge de la folie, n’était pas loin de penser que rien de grand ne se fait sans elle.
Reste que le héros n’existe jamais seul : il existe dans le regard des autres. Et ce regard dépend du camp dans lequel on se trouve. De Gaulle fut un héros pour la France libre et un traître condamné pour Vichy. Le résistant de l’un est le terroriste de l’autre, et l’histoire tranche souvent selon qui l’écrit. À cela s’ajoute la mythologisation : un être humain, avec ses doutes, ses faiblesses et ses contradictions, se voit érigé en mythe malgré lui. Rosa Parks est devenue l’image de la dame fatiguée qui refuse de se lever, alors qu’elle était une militante engagée de longue date. Le mythe simplifie, il polit, il rend le héros plus pur et plus inaccessible qu’il ne l’a jamais été - au risque de nous faire croire que l’héroïsme est réservé à des êtres d’exception.
C’est peut-être là qu’il faut distinguer l’acte héroïque du héros. L’acte peut être spontané : un passant qui plonge pour sauver un inconnu sans réfléchir une seconde. Là, le grain de folie joue à plein, c’est l’élan qui précède la pensée. Le héros, au sens fort, renvoie plutôt à un caractère, à une vertu qui s’est construite dans la durée et qui fait que, le moment venu, on agit bien presque naturellement. Le premier relève de l’instant, le second d’une vie entière.
Peut-être alors que la question n’est pas tant de savoir s’il faut être fou pour être un héros, mais de comprendre ce que ce grain de folie révèle : un moment où l’on cesse de calculer uniquement pour soi. Ni tout à fait raisonnable, ni tout à fait insensé, le héros serait celui qui accepte, au moins une fois, de mettre sa propre sécurité au second plan pour quelque chose qui le dépasse. Et si cela demande un grain de folie, c’est peut-être que la sagesse ordinaire, à elle seule, ne suffit pas toujours à faire ce qui est juste.


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